Exactement trois mois que je suis aux Etats-Unis. Je le soupçonnais par le passé, mais je le sais désormais : ce pays n’est pas pour moi. Je l’aime pour son exotisme, pour ses excès, pour la fascination qu’il exerce sur moi. Mais ce ne sera jamais mon chez moi.
J’ai remarqué plusieurs grandes tendances qui font partie de ce que certains appelleraient la « mentalité » américaine. Je les connaissais déjà toutes plus ou moins, notamment à travers mes cours de civilisation américaine, mais désormais elles se vérifient.
L’une d’entre elles c’est la notion de danger comme quelque chose de familier, voire même de normal. Dans ce pays, le danger, sous toutes ses formes, est omniprésent. On est en danger à cause du port d’armes. On est en danger à cause de toutes ces substances chimiques utilisées dans l’alimentation ou d’autres produits de consommation. On est en danger à cause de la criminalité qui est relativement banale (en particulier à Oakland). On est en danger si on se promène seul le soir dans la rue. On est en danger car des animaux sauvages vivent à deux pas. On est en danger car les accidents de la route sont bien plus courants. On est en danger car sur la route il n’y a pas toujours de trottoir pour circuler en toute sécurité. Et ça fait partie de la vie, c’est simplement une réalité à accepter.
Une autre notion omniprésente et qui m’est difficilement supportable : la société de consommation. Les Etats-Unis sont un pays capitaliste, et gare à qui tenterait de l’oublier. Les injonctions à consommer sont partout dans la rue. C’est ça le rêve américain : la liberté de consommer. Tout n’est que magasin ou restaurant. Tout n’est que marque ou chaîne, standardisé au possible. Et si la marque est trop chère, ce n’est pas grave, il y a une solution pour ça : les magasins au rabais. On y achète aussi des marques mais moins chères. Comme pour dire aux plus pauvres « ça ne fait rien, vous aussi vous pouvez faire partie de la fête de la conformité. Et plus tard, quand vous aurez plus d’argent, vous pourrez vous payer la vraie marque directement. » “The real thing” Comme s’ils s’élevaient socialement et économiquement à travers leur consommation de marque. Comme si c’était la chose à laquelle on devait tous aspirer : posséder un t-shirt blanc uni uniquement orné du symbole tribande. Ça vend du rêve ! Tout est fait pour vendre et tout est bon pour vendre. Ad nauseam.
Un autre problème que j’ai avec le capitalisme c’est que tout est ramené à son prix, à ce qu’il peut rapporter. Ce système universitaire et ce système de santé – bien plus étroitement liés qu’on ne le pense de prime abord – qui essaient de faire un maximum de profit, excluant au passage les plus défavorisés. Quelle plus-value va-t-on pouvoir faire sur chaque compresse utilisée pendant l’opération qui sauvera une vie. Quel examen vaguement utile on va pouvoir prescrire au patient inquiet. Et comment on justifie les coûts exorbitants en évoquant la qualité du soin ou de l’enseignement dispensé. Comme si l’excellence devait se facturer.
Directement issu de ce capitalisme, l’esprit de compétition qui aggrave encore les inégalités. On note tout, y compris les écoles, et on inscrit son enfant dans la mieux notée, quand on a les moyens de se la permettre. Et puis du coup on demande à ce qu’elle soit financée, au détriment de l’école publique défaillante dont le niveau ne cesse de chuter puisqu’il n’y a aucune diversité socio-économique (ou raciale, puisque dans ce pays ce n’est pas un gros mot). La ségrégation a beau être interdite, il vaut quand même mieux que tout le monde reste bien à sa place.
Cet esprit de compétition qui s’infiltre dans de nombreuses autres situations. Les collègues qui se tirent dans les pattes au lieu de se soutenir, les gens qui dénoncent les autre pour des broutilles, et ce sourire toujours aux lèvres. Ce que bon nombre de français appelleraient de l’hypocrisie. Ce que bon nombre d’américains considèrent comme de la politesse.
Bien sûr il y a des choses que j’apprécie énormément dans ce pays, comme la variété de cultures, le côté avenant des gens, cette merveilleuse habitude d’organiser des événements collectifs, cette positivité dans l’éducation des enfants. Mais ça ne suffit pas à calmer ma nausée, celle qui me prend quand je vois tout cet individualisme et ce consumérisme.
Plus que jamais : je suis française et européenne, et fière de l’être. Ma place est en France, dans mon pays. Pas seulement mon pays de naissance, mais aussi le pays que désormais je choisis, parmi toutes ces autres possibilités. Celui dans lequel je reconnais mes valeurs.
C’est sûrement aussi pour ça que je suis si fascinée par les Etats-Unis. Pour leur différence qui m’interpelle, m’amène à questionner mes valeurs et mon modèle, et me pousse dans mes retranchements.