J’ai été à la pharmacie à pieds car il fait relativement beau.
En arrivant au croisement des deux ponts, un adolescent est arrivé à ma gauche. J’étais d’autant plus mal à l’aise qu’il y en avait 3-4 autres assis à côté de l’arrêt de bus. Je suis toujours mal à l’aise quand je suis seule et que je rencontre des adolescents que je ne connais pas. Un effet secondaire du collège j’imagine. J’ai donc sorti mon téléphone pour ne rien faire.
J’ai continué à marcher derrière l’adolescent sans trop me rapprocher. J’ai remarqué, pour la première fois depuis longtemps, qu’ils avaient accroché de véritables filets aux paniers de baskets du stade, enfin celui qui reste. Le jaune, celui de mon enfance. Pas celui qu’ils ont rajouté dans le city-stade. Celui qui me paraissait si haut à l’époque, et maintenant un peu moins. Mais un peu quand même, vu ma taille. Je me dis que ces enfants qui jouent et moi n’aurons pas la même enfance, nous n’avons pas connu le même village.
Nos chemins se séparent quand je tourne à gauche pour prendre le petit pont que j’ai pris tant de fois avec ma nourrice et que lui continue sur le chemin qui longe le ru. En passant dans l’étroit chemin entre différentes maisons, je me rappelle quand j’y passais pour aller donner mes cours derrière l’église. J’étais toujours en retard. Je me fais la réflexion qu’on va peut-être se recroiser avec l’adolescent car il m’a semblé qu’il tenait des baguettes de batterie dans la main, et se dirigeait donc vers l’école de musique.
Il y a une fille qui va se garer derrière l’église. Puis soudain elle fait demi-tour. Je la traite de « pauvre conne » dans ma tête puisqu’il s’agit d’un sens unique. Mais en fait elle ne faisait que de se garer sur la place la plus à gauche.
Il y a plusieurs personnes devant moi à la pharmacie. Quand c’est mon tour, je me demande, comme souvent, si la pharmacienne me reconnait, si elle reconnait mon nom sur l’ordonnance. Alors qu’elle commence à me demander si je connais la pilule – sans doute car je ne portais pas de maquillage et mes converses ainsi que mes vêtements devaient la faire me visualiser plus jeune que je ne suis – je crois qu’elle va me demander si je connais le Docteur R. (ma mère, au même nom que moi, qui m’a fait l’ordonnance), et je mets donc une seconde de trop à lui répondre.
En repassant derrière l’église, je jette un coup d’œil à la maison où je donnais les cours (je ne me rappelle plus le nom de l’élève). Je me souviens qu’à ce moment-là ils n’avaient pas encore de portail. Je vois qu’ils en ont bien un désormais, il est très banal. A ce moment-là, un homme noir débouche sur la gauche de la maison. J’espère qu’il ne croit pas que je le regardais. Je jette un dernier regard à la maison comme pour l’en assurer.
Je me demande s’il ne serait pas plus court de passer par l’école de musique. Mais je préfère l’autre chemin. Il a une histoire pour moi, il me semble avoir passé mon enfance à le traverser. L’autre n’existait pas à ce moment-là, il n’a été créé que lorsque j’étais en seconde.
En repassant dans le stade, je vois qu’ils ont coupé ses cheveux à l’arbre à aiguilles qui pousse vers le sol (une recherche Google ne m’a pas permis d’en déterminer le nom). C’est vraiment l’expression qui convient, la coupure nette et droite ressemble à celle d’un coiffeur. Il est bien moins effrayant désormais ! Mais il est toujours là, comme quelques autres marques de mon enfance.
Je me dis que j’aime cela, me promener et penser à ce que je vois autour de moi, au monde, et à moi. Et au langage aussi. Je me sens comme Lerner, comme ses narrateurs-flâneurs. Ça me plait. C’est dans ces moments-là, notamment, que je réalise à quel point j’aime ma solitude. Je me rappelle mes promenades dans Oxford.
En arrivant devant l’école, je remarque trois adolescents derrière un des conteners. Je ne sais pas exactement ce qu’ils font mais c’est une bêtise puisqu’ils n’arrêtent pas de regarder autour. En m’approchant, je sens que mon regard les met mal à l’aise. Puis l’un donne un coup de pied dans le contener et l’autre commence à en arracher l’étiquette. Je me retiens de rire de façon trop ostensible. C’est tellement bête et inutile. Etais-je aussi bête et inutile à leur âge ? Oui, évidemment. Je me rappelle quand nous nous « amusions » à écrire au marqueur indélébile sur des camionnettes blanches. C’était complètement inutile. On n’en connaissait pas les propriétaires et on n’allait jamais les rencontrer. Ça n’avait vraiment aucun sens. Alors pourquoi ? Pour montrer qu’on pouvait le faire, qu’on en avait l’audace. Je me sens si stupide toutes ces années après, presque dix. Puis je me dis que c’est peut-être ça l’adolescence : faire des choses qui n’ont aucun sens. D’où la présence ironique de /sɑ̃s/ dans ce mot…
Et je me dis que je devrais l’écrire, cette promenade, en rentrant.