29/04/2019 – Lire et se donner à voir

J’étais en train de lire Iser qui dit que l’acte de lecture implique la création d’images qui sont les nôtres et ne sont pas aussi clairement définies que celles d’un film. Ces dernières sont non seulement des images auxquelles on ne participe pas – c’est-à-dire qu’on ne participe pas à leur élaboration – mais, et c’est cela qui est vraiment problématique selon Iser, elles nous empêchent également de conserver les images antérieures que nous avions produites. 

Ce sont ces idées-là qui font que je préfère souvent la littérature au cinéma, au moins dans un cas précis : quand j’ai lu l’œuvre avant de la voir. Et surtout dans un cas encore plus précis : celui de la série Harry Potter.

L’ayant lue dans mon enfance, et avant d’avoir vu la majorité des films (mêmes ceux que j’avais vus, je ne les avais vus qu’une fois en étant très petite et leurs images n’avaient donc pour ainsi dire aucune influence sur ma lecture), mon imagination était relativement libre des contraintes des images extérieures. J’ai donc pu, au fur et à mesure de ma lecture, m’approprier lieux, scènes et personnages et les créer à mon image. Je trouve qu’il est fascinant d’observer, rétrospectivement, comment nous associons notre familier à la nouveauté qui est en train d’être lue et comment nous apportons de nous dans ce monde créé par quelqu’un d’autre. C’est d’autant plus fascinant que ce phénomène semble, la plupart du temps, assez arbitraire, même si en vérité il ne l’est certainement pas et sans doute que les spécialistes de l’inconscient auraient beaucoup à dire à ce sujet. J’ai deux exemples très précis de ce phénomène :

Tout d’abord, il y a une scène dans le premier livre où le trio est dans la cour, assis autour d’une sorte de feu transportable créé par Hermione pour les réchauffer ; scène dans laquelle Harry se fait confisquer Le Quidditch à travers les âges par Rogue. Pour une raison que j’ignore, j’imagine toujours cette scène dans un endroit très précis du jardin de ma grand-mère paternelle : les trois personnages assis sur quelques marches, situées entre des plantes, qui permettent d’accéder à une partie du jardin depuis une autre, qui pourrait en effet ressembler à une cour mais en bien plus petit. Il est tout à fait impossible qu’une telle scène y ait lieu étant donné la faible superficie de l’endroit, qui ne mérite même pas le nom d’escalier. Et pourtant, depuis ma première lecture, mon cerveau a toujours associé la scène à cet endroit pour le moins insolite. Je pense que cela vient en partie du fait qu’il s’agit d’un lieu où j’ai beaucoup joué avec mes deux cousins étant petite ; et qu’inconsciemment je dois substituer le trio Harry-Ron-Hermione avec celui de mes deux cousins garçons et moi-même. Et je trouve ça réconfortant, de retrouver à la fois ce lieu familier et mon enfance à chaque fois que je relis la scène. Heureusement pour moi, la (très courte) scène n’est pas présente dans le film car bien trop peu intéressante. Il y a bien une scène un peu similaire sur la fin où Rogue leur dit d’aller profiter du beau temps dehors (scène qui est bien présente à la fin du livre), mais ces images n’ont jamais réussi à remplacer celles créées par mon cerveau.

Dans le cinquième livre, Harry apprend l’existence d’une pièce de Poudlard qui lui était jusqu’alors inconnue : la Salle sur Demande. Ce n’est pas tant la salle elle-même qui m’intéresse, puisqu’elle est par définition instable et constamment changeante – bien qu’encore une fois je ne puis que constater un écart entre ma visualisation et le visuel du film – mais plutôt le couloir qui permet d’y accéder. Celui-ci est décrit assez précisément dans les livres car le narrateur s’arrête plusieurs fois sur les difficultés d’Harry à y accéder. Mais ce que mon cerveau semble avoir surtout retenu c’est l’idée d’un pan de mur sur lequel va se dessiner une porte. Ainsi, se débarrassant de tous les autres détails – même de celui plutôt insolite du papier peint représentant des trolls en pleine leçon de ballet – il a toujours visualisé un endroit très précis de mon enfance comme le théâtre de l’action : l’entrée de ma classe de CE2. Celle-ci était située au premier étage, tout au bout du couloir. Ainsi, je me visualise face à la porte avec à ma gauche le couloir, à ma droite le mur, et devant moi la porte : celle de la Salle sur Demande qui s’est matérialisée. Je ne trouve pas de raison logique derrière cette conception de la scène, en dehors du fait que j’étais encore élève de cette école lors de ma première lecture, et qu’il s’agissait donc d’un lieu très familier.

A l’arrivée du film, en 2007, à la fin de mes années de primaire, cette partie de Poudlard a enfin pris non pas chair mais pierre devant mes yeux. L’image du film m’a été d’autant plus répétée avec l’arrivée du premier jeu vidéo Harry Potter proposant un monde ouvert. Ainsi, j’ai vu apparaître une image concurrente qui n’était certes pas la mienne, mais correspondait bien plus à la description du livre et, prétendument, à la vision de J.K. Rowling herself !

Cette image co-existe désormais avec celle que j’avais conçue auparavant et semble toujours s’imposer comme une correction extérieure qui se voudrait plus juste que mon image extrêmement subjective.

En envisageant cette dernière image qui n’a pas pu être complètement supplantée par celle du film, je me demande combien n’ont pas résisté à l’invasion. Combien d’images de ma lecture ont été éradiquées par celles que m’a imposée le film ? Ce n’est pas tant l’image du film en elle-même qui me gêne mais l’appauvrissement de mon imagination qu’elle occasionne. Là où il y avait multitude et subjectivité, il n’y a plus que le canon.


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