« Je fais souvent ce rêve/étrange et pénétrant » disait Verlaine, et moi aussi j’ai des rêves récurrents mais ce ne sont pas les mêmes. Ces temps-ci, il m’est arrivé beaucoup plus souvent que de coutume de me demander si telle où telle chose avait eu lieu pour de vrai ou bien seulement dans un de mes rêves. A chaque fois, je suis partagée entre l’effroi – ça y est, la folie me guette – et la fascination pour cet autre monde, cette autre vie nocturne qui semble vouloir entrer en compétition avec ma vie « normale ».
Car certains de mes rêves – notamment ce cauchemar ou je perds mes dents – sont si récurrents qu’ils pénètrent réellement ma vie éveillée. Tout ce qu’il y a d’irrationnel dans les craintes qu’ils me révèlent ou les espoirs qu’ils me suggèrent fait irruption dans mes considérations ordinaires et je ne sais pas trop quoi en faire, ni à quel « moi » je dois le plus me fier. Celui qui a peur que ses dents tombent ou se cassent subitement ou celui qui se rappelle que mon dentiste a toujours qualifié ma dentition d’adulte d’impeccable ?
Je n’arrive pas à me rappeler de la première fois que j’ai rêvé que je pouvais voler, mais je sais que lorsque j’ai appris l’existence des rêves lucides, c’est la première idée qui me soit venue à l’esprit. Désormais, j’ai rêvé si souvent que je pouvais voler, de manière plus ou moins fastidieuse selon le rêve, qu’il m’arrive parfois d’être surprise en me rappelant que ça n’est pas possible dans la « vraie vie ». Et je crois que c’est une des choses qui m’a le plus touchée dans le roman Song of Solomon de Toni Morrison (que je vénérais déjà bien avant cette lecture).
Déjà, ce roman m’a emmenée dans une parenthèse intellectuelle où il m’était possible d’accepter qu’un être humain puisse s’envoler. Mais finalement cette suspension of disbelief, elle m’était déjà familière. Ce qui m’a vraiment émerveillée, c’est ce qu’elle m’a fait voir dans l’écriture et la lecture : cette possibilité de m’envoler sans quitter le sol, d’utiliser le langage – ce système si rigide et normalisé parfois – d’une manière fondamentalement puissante et libératrice. Bien sûr, ce n’était pas la première fois que j’en avais conscience. Mais elle a mis des mots – et surtout des images, elle sait si bien les construire – sur cette expérience d’une manière qui m’a profondément émue. Je crois qu’il s’agit là de la plus belle ambition que tout artiste puisse avoir.
Sometimes I forget
That I can’t fly
For I have spent so many nights
Rushing through the air
That spreading my wings
Feels only natural
*
And it is this part of my being
That revels the most
In your songs of freedom
So that thus roused
It can finally glimpse
How one can fly
Without ever leaving the ground