Emma Daumas ou la tentative de créer une Avril Lavigne à la française

Disclaimer : j’écris ceci en tant qu’ancienne IMMENSE fan de la Star Academy dans mon enfance et avec beaucoup de respect envers Emma Daumas qui a, je pense, tout autant profité et été victime d’une industrie télévisuelle et musicale très rigide. J’étais également une très grande fan d’Avril Lavigne donc je ne cherche pas à la critiquer gratuitement non plus.

Cela va sans dire, les anciens (et cela vaut aussi pour les actuels) candidats de la Star Academy ont toujours été mis dans des cases. On a créé des scénarios et des personnages afin de susciter l’investissement émotionnel du téléspectateur et bien peu de gens auraient la naïveté d’affirmer que les images du château des Vives-Eaux reflétaient le comportement naturel et la véritable personnalité des candidats.

Certains personnages ont perduré après la fin de l’émission, d’autres non. On sait que les albums des gagnant.es étaient déjà essentiellement écrits avant même la fin de la saison et que bien peu de liberté artistique leur était laissée. Il est d’ailleurs de notoriété publique que Nolwenn Leroy et Elodie Frégé sont restées très insatisfaites de leurs premiers opus respectifs. Bien qu’elle n’ait pas elle-même remporté l’émission, les déclarations d’Emma Daumas, candidate de la saison 2, au fil des années décrivent une situation comparable, avec cette idée d’un personnage dans lequel l’artiste ne se reconnait pas toujours et qui lui colle à la peau.

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J’ai aussi cru comprendre que la mise-en-scène de l’émission – et surtout des quotidiennes – tournait beaucoup autour de sa relation amoureuse avec son petit-ami de l’époque et d’une supposée liaison avec un autre candidat, Fabien, et qu’on l’a plus largement présentée (au début  tout du moins) comme la blonde superficielle et fille unique gâtée. Néanmoins, il me semble clair qu’Emma était peu à peu devenue une des candidates les plus populaires, ce que sa présence en demi-finale confirme bien, et qu’elle reste aujourd’hui une des plus mémorables chez le grand public.

C’est peut-être justement cette confrontation avec Nolwenn en demi-finale qui a contribué à l’image qu’on a voulu lui créer à la sortie de l’émission. Si les deux candidates étaient comparables en terme de maîtrise technique et avaient toutes les deux un côté « bonne élève » (comme Anne-Laure, par ailleurs), on a toujours cherché à les opposer (« le jour et la nuit » disait Armande Altaï). Après la finale, il fallait d’autant plus une antithèse à Nolwenn, la brune un peu mystérieuse présentée comme une diva, et quoi de mieux qu’une rockeuse blonde et rebelle ? Toute ressemblance avec une autre artiste révélée au monde entier en 2002 serait purement fortuite bien sûr ! Pour Universal, l’opportunité était parfaite et Emma n’avait-elle pas elle-même demandé du rock ?

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Ce qui m’a immédiatement frappée quand j’ai redécouvert Emma dans mes années collège ce sont les similitudes évidentes avec l’Avril Lavigne de 2002-2003, c’est-à-dire la période de son premier album.

Évidemment, cela part du fait que toutes les deux sont blondes, ont les cheveux lisses et correspondent aux canons de beauté féminins, rien de bien extraordinaire en soi. Mais il suffit de se pencher sur les images publicitaires d’Emma pour constater qu’on a ressorti tout l’attirail vestimentaire de la canadienne : cravates, débardeurs, pantalons kaki, mitaines, colliers à pics, converses, vernis noir, crayon noir autour des yeux, mèches rouges dans les cheveux, et j’en passe. Quant aux interviews données dans la presse et à la télévision, elles ne font que conforter cette construction d’une image d’« anticonformiste » à coup de révélations et de piques à l’émission de TF1 ainsi qu’au système du showbiz en général. Ce qui ne signifie pas un manque de sincérité de la part de la chanteuse, mais plutôt qu’on n’a pas cherché à censurer ces déclarations potentiellement polémiques, et qu’on les a même sans doute encouragées. (Et heureusement pour elle, finalement, quand on voit à quel point l’émission l’a discréditée au début !)

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Là où la comparaison devient vraiment intéressante (et c’est ce qui m’a frappé en premier lieu à l’époque), c’est quand on considère plus particulièrement certaines chansons et certains clips d’Emma.

Dès les premières secondes, les références à la musique pop-rock / pop-punk du début des années 2000 sautent aux yeux : le clip s’ouvre sur l’image d’une ampli Fender entourée de câbles avec une batterie en arrière-plan, comme pour nous dire « ceci est une chanson rock ».

Cette introduction est accompagnée d’un son de grésillement qui vise sans doute à nous faire croire qu’il s’agit d’images « authentiques », sans fard, qui n’ont pas été minutieusement mises en scène (on se demande bien qui pourrait le croire pourtant…). Cela est renforcé par le choix d’un décor qui semble être une sorte d’entrepôt abandonné, une esthétique brute à l’opposé du glamour supposé de l’industrie musicale. (Selon la chanteuse, ce lieu a avant tout été choisi par manque de budget.)

Tous ces éléments, en en particulier la palette de couleurs très froide qui donne un côté urbain et documentaire, rappellent Avril Lavigne, et assez spécifiquement les clips de « Sk8er Boi » (qui se passe dans un Los Angeles avec des faux-airs de New York) et de « Losing Grip » (qui met en scène un concert clandestin, comme pour « Tu seras »).

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A l’instar de « Sk8er Boi », la chanson commence par de la batterie suivie immédiatement de riffs distordus afin de ne laisser planer aucun doute sur le style de musique, puis enchaîne sur des couplets chantés par-dessus de la guitare rythmique en palm mute alternant avec un refrain très rythmé accompagné du même riff initial et un solo distordu (rien de bien inhabituel évidemment, mais cela participe aux similitudes).

Se succèdent des plans d’Emma, de ses musiciens qui jouent de façon énergique, d’Emma et ses musiciens effectuant diverses activités, et d’anonymes qui se pressent pour assister au concert. Les plans de rues et de bâtiments (beaucoup de bitume et de béton grisâtre) semblent quant à eux entretenir une forme d’ambiguïté sur le contexte qui est sans doute français mais pourrait passer pour anglo-saxon. (J’ai longtemps pensé que « Dernière danse » de Kyo avait été tourné aux Etats-Unis et non dans les Yvelines !) Encore une fois, ce genre de mise en scène n’est certainement pas exclusif à Avril Lavigne et se retrouve dans de nombreux autres clips du genre et / ou de l’époque, bien sûr.

En revanche, certains plans spécifiques comme la descente d’escaliers ou l’arrivée en bmx d’un membre du groupe rappellent très clairement des séquences de « Sk8er Boi », et la fausse séance photo avec les musiciens fait quant à elle penser à la scène des essayages de « Complicated ». Le plan d’Emma assise sur un canapé avec une basse posée à côté (comme pour nous laisser penser qu’elle vient de s’arrêter d’en jouer ?) n’est lui pas sans rappeler un certain photoshoot d’Avril Lavigne avec une Gibson Flying V. Le clip met la même emphase sur une chanteuse entourée par un groupe de musiciens qui formeraient ensemble une bande de potes et le bassiste à dreadlocks convoque à la fois Kyo et Tokio Hotel (référence tout à fait anachronique, évidemment).

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Les ressemblances se retrouvent tout autant dans un autre clip issu du même album, celui de la chanson « Figurine Humaine » qui reprend les mêmes caractéristiques esthétiques et musicaux que « Tu seras ».

Celui-ci est largement composé d’images de (faux) concert, lui aussi, où on pourrait aisément croire reconnaître Avril Lavigne en fronçant un peu les sourcils. Ce clip-là a bien été tourné aux Etats-Unis, et plus précisément à Times Square (choix plus que pertinent, évidemment, quand on considère les paroles) et à quelques kilomètres de l’endroit où la photo-couverture de Let Go avait été prise. L’image d’Emma immobile au milieu de voitures et d’une foule d’anonymes en mouvement (ce qui représente, certes, un autre topos du genre) paraît être une référence directe à cette pochette.

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Contrairement à « Tu seras », cette chanson dont le titre est également à entendre comme « figure inhumaine » prétend délivrer un message aux auditeurs (toujours dans le but de construire cette image de rebelle désabusée…). Le problème est que, si le prétendu anticonformisme d’Avril Lavigne était déjà relativement superficiel (on oublie souvent qu’elle a commencé dans la country et qu’elle vient d’une famille très pratiquante, par exemple), ici le propos critique ne tient absolument pas la route.

Le clip en lui-même enchaîne les images qui prétendent dénoncer l’artificialité du showbiz avec une subtilité discutable mais c’est surtout quand elles sont combinées aux paroles que le message tourne au ridicule. Les couplets dénoncent les méfaits de la télévision (notamment la téléréalité : « It’s a lie! Reality TV is fake » lit-on sur le haut d’Emma ) et des magazines qui vendent un rêve inaccessible et idéalisé à leurs lecteurs et téléspectateurs, en prenant le parti de s’adresser directement à celui-ci. (On suppose qu’il s’agit des fans de la chanteuse qui ont suivi son ascension dans le télécrochet, sans doute de très jeune filles pour la plupart qui sont d’ailleurs tutoyées.) Au-delà du manque de subtilité et de nuance, on se dit qu’une telle dénonciation est pour le moins culottée venant d’une ancienne candidate de téléréalité (« produite à la chaine » et par la chaîne).

Il s’agit d’un clip tourné aux Etats-Unis, et donc au budget conséquent, pour une chanson produite par une grande maison de disque alliée à la chaîne de télévision la plus regardée d’Europe qui ont toutes deux largement profité de leur influence sur le grand public, auditeur.ices de la chanson compris.es. On y critique le star system par le biais d’une célébrité issue d’une émission dont le générique présente clairement la soif de notoriété de ses candidats (rappelez-vous, « ils veulent la célébrité, ils rêvent de succès, il attendent la gloire »). Pour résumer : la chanson est le produit exact de ce qu’elle dénonce, un summum d’hypocrisie.

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Cela pourrait très bien ne pas être un problème si la chanson avait un tant soit peu de recul sur elle-même ou bien si elle évitait de mettre l’artiste dans une position de moralisatrice. (Alors que c’est bien le pronom « nous » qui est constamment utilisé dans « Foule sentimentale ».) L’avertissement prétendu d’Emma est particulièrement insultant pour ses fans à qui on fait la leçon pour avoir osé espérer vivre la même vie que leur idole, alors même que ceux qui dénoncent cette illusion sont ceux qui l’ont créée. Le fan est vu, au mieux, comme un naïf à éduquer, au pire comme une vache à lait à qui on est prêt à vendre le poison et l’antidote en même temps, pourvu que son cerveau reste disponible…

L’ironie est d’autant plus triste que les déclarations d’Emma Daumas sur le début de sa carrière ont montré que cette chanson n’est finalement pas une si mauvaise description (quoiqu’évidemment bien exagérée) de ces premières années. Si celle-ci a par la suite réussi à se créer un univers musical qui lui convenait beaucoup mieux, ce n’est pas grâce aux efforts de son ancienne maison de disque pour la remodeler en Avril Lavigne tricolore.

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Malgré les tentatives d’Universal, Emma Daumas n’est finalement pas devenue l’équivalent français d’Avril Lavigne, et tant mieux pour elle ! Ils avaient pourtant retenté le coup en 2006 avec « Regarde-nous » (une très belle chanson co-écrite par Benoît Poher de Kyo) dont le clip ressemble parfois « à s’y méprendre » aux clips « Don’t Tell Me » et « My Happy Ending »…

09/01/2020 – L’appropriation

Cela fait un moment que je pense à écrire sur ce sujet, et je m’y mets enfin, à un moment où je me sens suffisamment ébranlée, suffisamment déstabilisée par certains événements pour que ma sensibilité littéraire ait atteint son paroxysme.

Il y a des phrases – ou plutôt des fragments – qui me collent à la peau. Je les rencontre souvent un peu par hasard, et ils n’ont pas forcément un sens si fort dans leur contexte d’origine. Mais arrachés à ce contexte, ballottés par les flots – et bien souvent reflux – de mes pensées, ils deviennent autre chose. Sans forcément que la raison en soit évidente, ils deviennent pour moi soit la caractérisation parfaite de ce que je vis ou ressens, soit un mantra, soit encore une image d’une grande poésie.

Parmi ces nombreuses phrases qui me restent en tête, un premier exemple, issu d’une chanson intitulée « Saluto l’inverno » par la musicienne italienne Paola Turci. Cette chanson, comme je l’interprète, traite de l’univers des rêves et du caractère spécifique des rêveurs. La phrase « Tra il cielo e l’inverno » est une que j’affectionne tout particulièrement. « Entre le ciel et l’hiver » littéralement. Mais je crois aussi y lire un jeu de mot avec le mot « inferno » : « entre le ciel et l’enfer ». J’ai du mal à expliquer exactement pourquoi ce fragment me fascine, en dehors du jeu de mots. Peut-être est-ce parce qu’il décrit un état liminaire, un peu comme la chanson elle-même traite de cet état entre l’éveil et le sommeil, entre le conscient et l’inconscient.

Autre exemple. Aujourd’hui, j’ai lu un poème de T.S. Eliot intitulé « The Love Song of J. Alfred Prufrock », dont j’avais entendu parler précédemment dans un article qui le présentait comme le poème ultime sur le thème du flâneur. (J’ai beau avoir fini mon mémoire depuis maintenant six mois, je dois encore me retenir pour ne pas mettre le mot « flâneur » en italique !) J’ai enfin lu ce poème, une semaine après l’article. Bien que je reconnaisse sa valeur et la qualité de sa composition, je dois bien admettre que ce poème n’a pas été une révélation pour moi. En revanche, alors que je me préparais mentalement à écrire sur ma situation personnelle quelque peu morose, une phrase m’a sauté aux yeux : « I do not think that they will sing to me ».

Cette phrase, dont j’ai déjà oublié le contexte qui n’a que bien peu d’importance pour moi, m’a semblé correspondre parfaitement à mon état d’esprit de ces derniers jours : stressée, déprimée, pessimiste. Elle représente à la fois mon impression que l’avenir proche ne va pas être plaisant, et mon sentiment d’injustice lié à cette situation particulière qui me met sur un pied d’inégalité par rapport à ceux desquels je devrais être l’égale. Elle me fait penser à l’idée d’un futur heureux et plein d’espoir (type « lendemains qui chantent ») mais niée par le narrateur. « Je n’en ferai pas partie », « il n’est pas pour moi, cet avenir radieux ». Voilà ce que j’y lis au moment présent. Il est bien possible que cette phrase m’ait plu dans d’autres circonstances également. Il y a quelque chose qui me touche profondément dans cette formule, dans ce qu’elle suggère, bien au-delà de ce que j’y inscris en tant que lectrice. Si j’adhère aux thèses d’Iser, je ne suis pas une extrémiste pour autant. Je sais reconnaître sa valeur au langage, à l’auteur et aux possibilités de composition littéraires. Mais, parce que je l’ai lue à ce moment précis, elle figurera dans mon futur écrit (peut-être un poème ?), et elle me restera encore longtemps en tête, quitte à me hanter, même, en ces prochains jours d’incertitude.

Qui a dit que l’appropriation était un phénomène négatif ? Je crois que c’est une des plus belles choses que l’humanité connaisse. L’appropriation est à la base de toute forme d’art, dans cet immense partage intemporel qu’est la culture humaine.