09/01/2020 – L’appropriation
Cela fait un moment que je pense à écrire sur ce sujet, et je m’y mets enfin, à un moment où je me sens suffisamment ébranlée, suffisamment déstabilisée par certains événements pour que ma sensibilité littéraire ait atteint son paroxysme.
Il y a des phrases – ou plutôt des fragments – qui me collent à la peau. Je les rencontre souvent un peu par hasard, et ils n’ont pas forcément un sens si fort dans leur contexte d’origine. Mais arrachés à ce contexte, ballottés par les flots – et bien souvent reflux – de mes pensées, ils deviennent autre chose. Sans forcément que la raison en soit évidente, ils deviennent pour moi soit la caractérisation parfaite de ce que je vis ou ressens, soit un mantra, soit encore une image d’une grande poésie.
Parmi ces nombreuses phrases qui me restent en tête, un premier exemple, issu d’une chanson intitulée « Saluto l’inverno » par la musicienne italienne Paola Turci. Cette chanson, comme je l’interprète, traite de l’univers des rêves et du caractère spécifique des rêveurs. La phrase « Tra il cielo e l’inverno » est une que j’affectionne tout particulièrement. « Entre le ciel et l’hiver » littéralement. Mais je crois aussi y lire un jeu de mot avec le mot « inferno » : « entre le ciel et l’enfer ». J’ai du mal à expliquer exactement pourquoi ce fragment me fascine, en dehors du jeu de mots. Peut-être est-ce parce qu’il décrit un état liminaire, un peu comme la chanson elle-même traite de cet état entre l’éveil et le sommeil, entre le conscient et l’inconscient.
Autre exemple. Aujourd’hui, j’ai lu un poème de T.S. Eliot intitulé « The Love Song of J. Alfred Prufrock », dont j’avais entendu parler précédemment dans un article qui le présentait comme le poème ultime sur le thème du flâneur. (J’ai beau avoir fini mon mémoire depuis maintenant six mois, je dois encore me retenir pour ne pas mettre le mot « flâneur » en italique !) J’ai enfin lu ce poème, une semaine après l’article. Bien que je reconnaisse sa valeur et la qualité de sa composition, je dois bien admettre que ce poème n’a pas été une révélation pour moi. En revanche, alors que je me préparais mentalement à écrire sur ma situation personnelle quelque peu morose, une phrase m’a sauté aux yeux : « I do not think that they will sing to me ».
Cette phrase, dont j’ai déjà oublié le contexte qui n’a que bien peu d’importance pour moi, m’a semblé correspondre parfaitement à mon état d’esprit de ces derniers jours : stressée, déprimée, pessimiste. Elle représente à la fois mon impression que l’avenir proche ne va pas être plaisant, et mon sentiment d’injustice lié à cette situation particulière qui me met sur un pied d’inégalité par rapport à ceux desquels je devrais être l’égale. Elle me fait penser à l’idée d’un futur heureux et plein d’espoir (type « lendemains qui chantent ») mais niée par le narrateur. « Je n’en ferai pas partie », « il n’est pas pour moi, cet avenir radieux ». Voilà ce que j’y lis au moment présent. Il est bien possible que cette phrase m’ait plu dans d’autres circonstances également. Il y a quelque chose qui me touche profondément dans cette formule, dans ce qu’elle suggère, bien au-delà de ce que j’y inscris en tant que lectrice. Si j’adhère aux thèses d’Iser, je ne suis pas une extrémiste pour autant. Je sais reconnaître sa valeur au langage, à l’auteur et aux possibilités de composition littéraires. Mais, parce que je l’ai lue à ce moment précis, elle figurera dans mon futur écrit (peut-être un poème ?), et elle me restera encore longtemps en tête, quitte à me hanter, même, en ces prochains jours d’incertitude.
Qui a dit que l’appropriation était un phénomène négatif ? Je crois que c’est une des plus belles choses que l’humanité connaisse. L’appropriation est à la base de toute forme d’art, dans cet immense partage intemporel qu’est la culture humaine.
