24/06/2020 – L’attente
J’ai lu récemment que la chanson “School’s Out” d’Alice Cooper avait été écrite en réponse à la question « Quelles sont les trois meilleures minutes de ta vie ? ». Pour lui, les deux meilleurs moments de l’année sont le matin de Noël quand on se prépare à ouvrir ses cadeaux, à cause du sentiment d’avidité que nous partageons tous, et les trois dernières minutes du dernier jour d’école quand on est assis à attendre la fin du décompte. Il a cherché à capturer l’essence de ces trois minutes en écrivant la chanson. Ce qu’il suggère, en gros, c’est que le moment d’anticipation d’un événement plaisant est finalement plus plaisant que l’événement lui-même.
Ça me rappelle mes cours de philo de Terminale sur la question du désir. Mon prof avait sa métaphore favorite pour expliquer cette idée : il disait que le meilleur moment quand on va voir une prostituée c’est le moment où l’on monte les marches pour la rejoindre. J’ignore s’il parlait d’expérience. Mais c’était toujours assez drôle comme exemple, surtout quand il se faisait interrompre par un surveillant venu innocemment transmettre une information.
Ça me rappelle tous ces écoliers, collégiens et lycéens qui étaient si heureux d’apprendre la fermeture de leurs écoles en mars. Malgré l’angoisse de la pandémie à venir, ou peut-être justement à cause de cela, c’était sans doute le meilleur moment de tout le confinement pour eux. Le début de cette longue période qu’ils s’imaginaient sans doute comme des vacances inopinées. Les pauvres ont dû bien déchanter…
Je repense régulièrement à cette idée de la primauté de l’anticipation, et je pense qu’elle est assez juste. (Bien que je n’aie pas l’expérience des clients de prostituées…) La meilleure comparaison, en ce qui me concerne, elle est avec le soir de Noël. Car oui, en Lorraine, c’est le soir du 24 qu’on échange les cadeaux (en général) et non le matin du 25. Des mes (bientôt) 24 années d’existence, il n’y a pas un seul Noël que j’aie passé ailleurs que là-bas. L’événement est donc extrêmement ritualisé pour moi.
Mon moment préféré, c’est la messe de Noël. Déjà car elle a lieu dans cette église que je connais depuis mon plus jeune âge et à laquelle je suis attachée d’une manière indescriptible. Ensuite car j’aime beaucoup les chants de Noël, justement car ils me rappellent ces moments de grand bonheur passés en famille. Et puis ce que j’aime surtout c’est ce moment d’anticipation : j’ai à la fois hâte que la messe se termine, et en même temps j’en savoure chaque seconde qui, je le sais, mène au repas du réveillon et à l’ouverture des cadeaux. Et en plus, cette messe a le mérite d’être très ritualisée. Alsace-Moselle oblige, la messe se termine toujours de la même manière, et cela remonte au moins à la jeunesse de ma mère : les lumières de l’église sont éteintes, une par une, et dans le noir, dans le froid que peut-être je ne fais qu’imaginer, enveloppée dans mon manteau d’hiver, dans cette atmosphère si délicieuse et indescriptible de Noël où tous les sens sont convoqués, on se met à chanter Douce Nuit, d’abord en français, et puis en allemand, Stille Nacht. Et tous les ans c’est la même chose, : on est arrivés trop tard pour avoir les dernières feuilles de paroles et je suis toujours incapable de me rappeler des paroles allemandes. Alors je chante en français et puis j’écoute la mélodie. Ce laps de temps, c’est pour moi la quintessence de Noël. Le moment d’attente et de plaisir le plus fort de toute l’année. Ce moment auquel je repense toujours de manière prospective, rétrospective et présente à la fois.
Cette préférence pour l’idée de quelque chose plutôt que pour la chose elle-même, il m’arrive régulièrement de la retrouver quand j’écris. Souvent, le moment le plus excitant c’est quand l’idée me vient, ce qu’on aime appeler l’inspiration. Là je m’emballe et je prends pleins de notes, chaque idée en appelant une nouvelle. Mais lorsqu’il s’agit de mettre les choses en place, de les figer en texte, là je déchante complétement. Je reste souvent bloqué sur une phrase ou sur un mot en particulier et je finis par passer à une autre activité pour n’y revenir que beaucoup plus tard. Bref, je procrastine. Car il m’est plus facile d’aimer l’idée derrière un texte que la production finie.
C’est peut-être mon problème : mon imagination s’emballe à un point qui fait que je prends plus de plaisir à contempler certaines choses qu’à les vivre. Que mes attentes restent bien hors-de-portée de la réalité. Je ne sais pas. Et pourtant, je n’ai pas l’impression d’être une personne malheureuse, juste une personne assez contemplative, qui vit beaucoup de choses « dans sa tête ». Est-ce le cas pour tout le monde ? Est-ce qu’on est tous condamnés à mettre plus d’espoir ou de d’attentes dans certaines choses qu’elles ne le méritent ? Ou bien est-ce que c’est cela justement qui nous permet d’apprécier certaines choses, au-delà de l’éphémérité du moment ? Peut-être que c’est comme cela que l’être humain fonctionne, qu’il donne du sens à sa vie. Ce sont mes attentes de ce jour de Noël qui font que je peux donner du sens (au-delà du religieux) à cette période de l’année, que je peux me représenter mes liens familiaux, que je me sens fière d’être Catholique (malgré mon dégoût profond pour le Vatican et la Manif pour tous).
Est-ce un triste constat ? (Sur la photo, prise à Berkeley, le chemin est magnifique, mais la destination, une poubelle, ne l’est pas tellement.) Je ne sais pas. Tout ce que je sais c’est qu’à l’instant où j’écris ces mots, je me prépare à manger des crêpes pour le dîner. La pâte est prête dans le frigo, la crêpière est déballée, la table est presque mise. Je meurs d’impatience (et de faim), et en même temps je voudrais que cet instant dure toujours. J’y suis bien.

